mercredi 24 janvier 2007

L’Inde selon James Ivory et Ismail Merchant





Ismail Merchant est indien, passionné de cinéma et réalisateur de films originaire de Mumbai, installé à New York. James Ivory est un réalisateur américain, passionné par l’Angleterre et l’Inde. Ruth Prawer Jhabvala est un écrivain d’origine allemande, élevée en Angleterre, puis mariée à un architecte indien. Tout commence lorsque ces trois personnages se rencontrent pour produire, réaliser et écrire le film The Householder (1961) au sein de la toute nouvelle société Merchant Ivory Productions (MIP). Le financement de ce projet était un peu particulier, l’argent venant de comptes de distributeurs américains, figés en Inde par le gouvernement indien, celui-ci ne délivrant l’argent que pour des films tournés en Inde. MIP su saisir cette opportunité…

La société de production commence par créer des liens avec l’intelligensia du cinéma indien. Au Bengale, Ivory collabore avec Satyajit Ray (pour la musique de Shakespeare Wallah), qu’il considère comme son “gourou cinématographique” et dont il emprunte l’équipe, notamment les acteurs bengali Aparna Sen et Victor Banerjee. A Bollywood, Ivory et Merchant font également connaissance avec la “dynastie” Kapoor, notamment Shashi Kapoor et sa femme Jennifer Kendal, qu’ils feront jouer dans beaucoup de leurs films. D’après Shashi, Ismail Merchant, homme très expressif et entreprenant, n’avait pas hésité à s’incruster lors d’une soirée privée afin de le convaincre de jouer le rôle principal dans The Householder.

Shashi Kapoor faisait partie de la célèbre troupe de théâtre itinérante de son père , le Prithvi Theatre. Jennifer de son côté, avec sa soeur (la célèbre Felicity Kendal) travaillait dans la troupe Shakespeareana. Tous deux se sont rencontrés lors d’une représentation à l’Empire Theatre de Kolkata en 1956. C’est cette histoire d’amour sur fond de théâtre shakespearien qui inspirera Shakespeare Wallah, le film qui valut à Merchant Ivory Production une reconnaissance mondiale en 1965.

Après la projection de plusieurs oeuvres d’Ivory au sein du festival “L’été Indien” au Musée Guimet. Mk2 fait l’actualité en sortant l’essentiel de la production d’MIP sur l’Inde dans un coffret de 4 DVDs. En plus de Shakespeare Wallah, le coffret propose The Householder, Chaleur et Poussiere et Bombay Talkie, accompagnés de nombreux bonus.

Ces films se situent dans une période de transition dans l’histoire de l’Inde. : le passage entre la phase coloniale et l’indépendance. Dans Shakespeare Wallah, la troupe de théâtre anglaise s’efforce de continuer d’exister en sollicitant des fonds auprès de mécènes et d’institutions indiens, ce qui devient plus en plus délicat. Le public délaisse peu à peu les vers de Shakespeare pour s’adonner au cinéma populaire de Bombay.

Bombay Talkies (1970) dévoile le monde décadent des stars de Bollywood : l’alcool et les cabarets, le sexe, les faux gourous et les hippies désoeuvrés. Dans les bonus, James Ivory explique que l’utilisation du cabaret à Bollywood remplacent les scènes d’amour. Ces séquences comportant des danses et des chants sont parfois dotées d’une sensualité bien plus forte qu’un banal baiser. D’après Ivory, Bombay Talkies montre le monde derrière l’écran de Bollywood, et aide à en comprendre les valeurs et les symboles.
Dans Chaleur et Poussière (1983), l’épouse d’un officier anglais tombe sous le charme d’un prince indien. Quelques décennies ans plus tard, sa nièce débarque en Inde pour retracer l’histoire de cette mystérieuse tante.

Les bonus sont le point fort de ce coffret. Parmi les 8 heures de documentaires, téléfilms et entretiens, certains méritent une mention spéciale : The Sword and the Flute (1958) est un excellent documentaire consacré à l’univers des miniatures mogholes et rajpoutes. Il est suivi par le téléfilm Hullabaloo over George and Bonnie’s Pictures où des collectionneurs venus du monde entier se disputent les miniatures du Maharadjah de Jodhpur. Les documentaries The Delhi Way et Street musicians of Bombay sont également à retenir ; le premier est consacré à l’histoire royale de Delhi et le second aux musiques et sons que l’on peut entendre dans les ruelles de Bombay, évoquant le livre de Pasolini L’Odeur de l’Inde.

Bref, si vous désirez avoir un apercu de la vie des derniers Maharadjahs, des codes de l’art indien, si vous voulez connaitre les intrigues de la cour royale, ou si les rencontres entre l’Orient et l’Occident vous fascinent, tout est réuni dans ce coffret pour vous combler.

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Notes

Famille Kapoor : Prithiviraj Kapoor, Raj Kapoor, Shammi Kapoor, Shashi Kapoor, Karishma Kapoor, Karan Kapoor, Sanjana Kapoor.

Prithvi Theatre Co : Troupe de théâtre fondée par Prithvi Raj Kapoor (pere de Raj Kapoor) en 1944 qui a débuté avec la pièce Shakuntala de Kalidas. Elle est aujourd’hui dirigée par Sanjana Kapoor, la fille de Shashi.

Shakespeareana : Geoffrey Kendal, et sa troupe de theatre ENSA ( every night something awful ) sont arrivés en Inde dans les années 40 afin divertir les soldats anglais. Après la 2nde guerre mondiale, Geoffrey créa Shakespeareana, qui a tourné en Inde et en l’extreme Orient jusqu’aux dans les années 80.

Images : Shakespeare Wallah, Bombay Talkies
© 1965 1970 Merchant Ivory Productions, Ltd., © 2007 MK2 S.A.
Shakespeareana : Copyright © 2004 Prithvi Theatre, Juhu, Mumbai.

Tintin au pays des Maharadjahs




“Que peut-il bien y avoir entre Tintin, moi et ce garçon de Calcutta ?” se demanda Hergé en recevant la lettre d’un tintinophile indien.
Hergé pourrait trouver aujourd’hui quelques réponses à cette énigme…
Parmi ses nombreux voyages, Tintin s’arrête en Inde à trois reprises.
La première fois, à la poursuite de trafiquants de drogue, il atterrit par hasard au Rawhajpoutalah (Les Cigares du Pharaon, Le Lotus Bleu, 1932) où il rencontre le maharadjah et reste comme son grand conseiller. Dans Tintin aux Indes, il résout le problème du diamant bleu à Padhakore. Moins connue que les albums, la pièce de théâtre Tintin aux Indes ou le mystère du diamant bleu a été écrite en collaboration avec Jacques Van Melkebeke et jouée au Théâtre des Galeries, à Bruxelles, les 15 et 17 avril ainsi que les 1er et 8 mai 1941. Le diamant du Maharadjah de Padhakore a disparu. Après un séjour chez le maharadjah, Tintin le retrouvera... en Syldavie ! Cette intrigue fut inspirée à Hergé par la légende du diamant “Hope”, connu pour porter malheur à ses propriétaires…
Sa dernière visite, dans Tintin au Tibet (1959) se fait à l’occasion d’une escale à New Delhi, en partance pour le Tibet. Tintin et le Capitaine Haddock prennent le temps d’admirer le Fort Rouge et le Qutub Minar. Ils empruntent ensuite tout naturellement la compagnie aérienne Air India pour se rendre au Népal. Soucieux du réalisme, Hergé avait initialement emprunté le nom de la compagnie Indian Airways pour l’avion de Tchang qui s’écrase au Tibet. C’était sans compter les représentants de la compagnie Indian Airways venus se plaindre de la mauvaise publicité en faisant porter à l’avion DC – 3 accidenté le nom et les couleurs de sa compagnie. Hergé a donc dû le renommer “Sari Airways”, un nom purement fictif.
Tout cela était au départ destiné au lectorat occidental avide d’exotisme. Mais aujourd’hui notre petit reporter semble s’être établi en Inde, et pour longtemps. Dans les années 80, le magazine bengali Anandamela est le premier à accueillir Tintin dans ses pages. Plus tard la maison d’édition de ce dernier, “Ananda Publishers” devient le premier éditeur des albums de Tintin en Bengali, première langue indienne parlée par le reporter. Les albums étaient déjà disponibles en anglais (grâce aux éditeurs Metheun et Magnet) seul “Tintin au Congo” avait été mis à l’écart pour certaines raisons évidentes et bien justifiées… Une preuve anecdotique de cette première reconnaissance de Tintin au Bengale est fournie par le cinéaste Satyajit Ray : dans son film “Forteresse d’Or.” La couverture de Tintin au Tibet apparaît discrètement dans le décor. Ray était un tintinophile célèbre au Bengale.
Le secteur de l’audiovisuel prend également le relais. Les chaînes de télévision telles que Zee Café, Zee T.V., Doordarshan et Asianet connaissent un vif succès en diffusant les dessins animés. La société d’édition “Star Entertainment” et le distributeur vidéo “Shethia Audio vidéo – Gypsy vidéo” affichent leur satisfaction des chiffres de vente des divx’s et DVDs. Contrairement aux villes où la diffusion a déjà atteint le niveau de saturation, la cible de Tintin réside aujourd’hui dans les petites villes et les villages où les gens sont curieux. Entre 1,7 $ le divx et 6,8 $ le DVD (de deux titres) le prix reste abordable pour la classe moyenne qui a un pouvoir d’achat de plus en plus élevé.Le petit reporter, déjà bien connu dans les villes, fait alors son entrée dans le monde rural indien.
L’Inde représente donc un marché important pour Tintin et la bande dessinée occidentale. Mohamed Bendjebbour, attaché d’audiovisuel français en Inde, affiche ainsi sa volonté d’apporter son aide à la commercialisation de Tintin en Inde, ainsi qu’au sous-titrage des films*. Mais où sont passés les représentants belges en Inde ? Tintin connaîtra-t-il le sort des héros belges, qui, tel Hercule Poirot sont systématiquement pris pour des français ? En Inde Tintin est déjà passé au panthéon des figures françaises célèbres, aux côtés de Napoléon, et de François Mitterrand…!
Autre clin d’oeil de l’Inde à Tintin : lors de la Lakme fashion Week en 2005, le créateur Indien J.J. Valaya a présenté sa collection de 59 vêtements comme un hommage à Hergé, divisée en trois catégories : Prisoners of the Sun (inspiré du Temple du Soleil), le Bashi Bazouk et Tintin in Tibet. Le premier est basé sur des motifs péruviens en noir et ivoire, brodés avec des perles. Le deuxième évoque l’armée Ottomane, et le dernier est un travail sur les corsets, la soie et les imprimés aux couleurs vives rappelant le Tibet.
Parmi les fans insatiables de Tintin au Bengale, une rumeur court toujours: Hergé aurait voulu écrire Tintin à Calcutta… Et si c’était vrai?

Nomenclature indienne d’Hergé :

Khouttar : poignard indien
Radjaidjah : le poison qui rend fou
Sahib : monsieur
Çiva : le dieu Shiva
Vinyl utiliser pour la musique des serpents : DISCOBOL:Le Charmeur de Serpents (Orchestre indigène) cigars ed. 1941.
Cigars de Jagmanpatalah - offerts par le maharadjah - cigars éd. 1941.

Jurons indiens : “Par le Babluth sacré”, “Par Brahma”,

Les fakirs : Le Fakir diplômé (Les Cigares du Pharaon),
Le Fakir Cipaçalouvishni (Le Lotus bleu),
Le fakir Caudebathimouva Thoubva (Tintin aux Indes)
Ragdalam le fakir (le magicien/ hypnotiste) et madame Yamilah d’Hambalapur, décorée de l’ordre de naja rose, yogi Chandra Patnagar Rabad. (Les 7 boules de cristal)
Troupe de ballet : The Great Hindou Ballet of Padhakore (Tintin aux Indes)

Transports : Rampura (bateau dans Tintin aux Indes) SS Ranchi (Bateau Indien dans Le Lotus bleu), Indian railways, Air India, Indian Airways

Lieux : New Delhi (Fort Rouge et Qutub Minar, Rajghat), Gare d’Arboujah Train Sehru – Arboujah, Rawhajpoutalah, Padhakore (lieux imaginaires)

Royautés indiens :
Maharadjah de Rawhajpoutalah
Maharadjah de Padhakore
Badapour (Premier Ministre de Padhakore)
Dourka (Ministre de Padhakore)
conseillers : badahpur, Jagmanpatalah,Ghandalahdir (cigars, éd. 1941)
Tintin utilise le ventre de l'ex- maharadjah de Shuplalah comme tremplin - cigars éd. 1941

Personnages de l’Inde coloniale :
Dr Finney : docteur anglais
Mr. Peacock : le pasteur anglais - Cigars
Mr & Mrs Snowball de la India et India Bank LMD (éd. 1941)- Cigars
Écrivain Zlotzky (l’écrivain Hongrois basé en Inde) - Cigars
Doctor and Mme Nicholson - Cigars
Syldavian ambassador Count Koulansky
L’archéologiste sourd Chippendale et sa femme.-cigars
Mr. Bearding: Planteur - Cigars
J.Howard - Journaliste qui revele l'affaire des Cigars

Remerciements :
Association Les Amis de Hergé
Hergé/Moulinsart (images)
Romain Delorme (photos murales Mussoorie, Inde)

Références :
Le monde d'Hergé : Benoit Peeters
Tintin : Le rêve et la réalité : Michael Farr
L’entretien avec Hergé : Numa Sadoul
Journal Les Amis de Hergé n° 23
* Entretien de M. Bendjebbour (dans le journal The Tribune 20 août 2005)

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